Actions en justice ou reconnaissance d’une violence sociale

Intervention de CQFD au colloque « Les bonnes pratiques contre la Lesbophobie » – 16 mai 2015 Hôtel de Ville de Paris

L’association CQFD fierté Lesbienne porte aujourd’hui un fonds de solidarité lesbienne pour agir avec la CLF et d’autres associations lesbiennes féministes, contre les violences lesbophobes, en France, mais aussi ailleurs dans le monde.

D’ou vient l’argent de ce fond ?

Ce fond ne provient d’aucune subvention ni d’aucun sponsor mais de la force de travail et de l’intelligence solidaire de centaines de lesbiennes féministes bénévoles.

Pendant 10 années à partir de 1995, CQFD Fierté Lesbienne organisait une grande manifestation lesbienne dans la grande salle mythique de Wagram à Paris. Après la « marche des fiertés » (nommée parfois encore Gay Pride), en  juin, nous organisions un salon d’associations lesbiennes et féministes, des conférences, débats, expositions, projections de films, concerts, théâtre….et la nuit se terminait par une grande fête dansante entre femmes.  « Femmes » car des copines hétéros venaient se joindre à nous par soutien et pour le plaisir d’être entre femmes, ce que les hommes ont toujours su faire depuis longtemps !

Dès les premières années, entre 2000 et 3000 femmes ont répondu présentes au rendez vous alors que nous bénéficions d’aucun soutien médiatique.
L’excédent des recettes de ces 10 années, a donc été mis de coté chaque année pour constituer un fond.

Un fond financier certes mais comment l’utiliser ?

Vers les années 2000, informées de plusieurs situations de lesbophobie, nous avons pris en charge une partie des honoraires d’avocates ou d’avocats si ces femmes voulaient aller en justice pour obtenir réparation et pour le moins, une reconnaissance de leur agression.
Ainsi l’argent des lesbiennes retourne aux lesbiennes.

Depuis 2000, nous avons ainsi soutenu une quinzaine d’affaires, dont voici quelques unes  :

Agression dans la famille :
En 2011 en Alsace, une lesbienne est victime d’une tentative de meurtre de la part de sa famille

Agressions de la part de voisins :
En 2003 à Amiens : devant la porte de leur domicile, un voisin harcelait quotidiennement un couple de femme avec des propos violents et proférait des menaces de mort sur leurs très jeunes enfants
En 2009 à Epinay-sous-Sénart, région parisienne : deux jeunes lesbiennes sont agressées physiquement après deux années de harcèlements quotidiens  par des jeunes garçons de leur quartier.
En 2012, un couple de lesbiennes est menacé dans le village où elles se sont installées dans le sud de la France

Agressions dans la rue :
En 2010 trois jeunes lesbiennes sont agressées physiquement par des groupes d’extrême droite lors d’une opération de Kiss-Inn organisée sur la place Saint Michel à Paris
La même année à Montreuil (93) après avoir été abordées par 2 hommes qui avaient compris la relation qui liait ces 2 femmes, deux jeunes lesbiennes sont agressées verbalement et physiquement à la sortie du métro

Discriminations lesbophobes dans le milieu du travail
En 2008, en région parisienne, C…, professeur, fait l’objet d’insultes lesbophobes de la part des élèves de son lycée. La direction avisée refuse d’intervenir pour la soutenir. Faute d’action de leur part , la violence lesbophobe s’amplifie contre C… jusqu’à une agression physique par un groupe d’adolescents aux visages dissimulés.
En 2013, nous avons accompagné Géraldine qui est à coté de moi et qui vous racontera son histoire.

Pour pouvoir gagner des procès et faire reconnaître ces violences lesbophobes, il faut aussi des lois sur lesquelles nous pouvons nous appuyer, raison pour laquelle en 2001, CQFD a financé les consultations juridiques nécessaires à l’élaboration de la proposition de loi contre la lesbophobie dont parlaient précédemment Jocelyne Fildard et Raymonde Gérard dans leurs interventions.

Quels bilans avons nous tiré de ces situations et de ces actions ?

1.Les jeunes lesbiennes sont souvent plus nombreuses à avoir la volonté d’agir. Elles prennent conscience qu’il n’est pas acceptable d’être insultée, brutalisée, discriminée, ni de leur porter atteinte de quelque façon que ce soit parce qu’elles sont lesbiennes.
2.Ces jeunes femmes qui portent plainte que nous avons rencontré, ne sont pas pour beaucoup d’entre elles,  des militantes activistes, mais des jeunes qui essaient d’exister et de construire au mieux leur vie.
3.La répression en matière de justice n’est pas La solution. Nous l’avons constaté particulièrement en 2010, lorsque portées partie civile dans une affaire d’injures et violences à l’encontre d’un couple de jeunes lesbiennes, nous avons eu l’occasion de rencontrer les adolescents accusés. Nous avons pu remarquer à quel point ces enfants étaient désorientés.
Nous avons donc proposé à la juge des enfants, qui a nous écouté et accepté notre idée, de mettre en place un module spécifique de sensibilisation à la lesbophobie et à l’homophobie pour ces jeunes à la place de travaux d’intérêt général voire de peine de prison qui pour nous, n’ont aucune efficacité pédagogique.

Notre ambition était que cette expérience innovante puisse être généralisée même si cette mesure ne remplacera jamais l’effort de prévention et de sensibilisation à initier très tôt en milieu scolaire à la fois contre l’homophobie mais aussi contre la lesbophobie (voir la définition sur notre site).
De plus, nous sommes fermement opposées à toute stigmatisation de population sachant que la violence lesbophobe se rencontre dans toutes les classes de la société, et non pas seulement dans les quartiers dit « de banlieue ». Ils existent des banlieues riches habitées par des personnes bien socialisées où la répression lesbophobe se manifeste d’autres manières mais tout aussi violentes.

4.Dans les milieux de travail, comme le remarquait l’association « l’Autre Cercle » dans une intervention en 2012, en cas de discriminations et violences, si les gays obtiennent souvent un soutien de la part de leurs collègues femmes, en revanche, les lesbiennes ne reçoivent aucun appui, ni des gays, ni de leurs collègues de travail hommes ou femmes. Situation typique de lesbophobie doublée de misogynie.

5.Nous nous attendions à financer davantage de procès mais après une vague d’une dizaine d’années, les demandes se sont raréfiées.

Nos actions n’ont elles pas été suffisamment relayées ou bien les jeunes lesbiennes se défendent elles sur le terrain sans aller jusqu’à un procès ?

Ouverture du fond dans le monde

L’opportunité s’est présentée à nous d’ouvrir le fond aux situations de lesbophobie dans le monde.

Nous avons commencé par une rencontre avec Alice N’Kom, avocate militante camerounaise qui défend les lesbiennes et les gays dans son pays où la répression est sévère. Nous y avons soutenu financièrement quelques lesbiennes.
En Côte d’ivoire, dans un contexte difficile lié à l’après-guerre où les lesbiennes étaient en but au chantage et à la violence, à l’initiative de l’ ex-association La Lune de Strasbourg, nous avons également apporté notre soutien à une organisation lesbienne clandestine.
Depuis, nous continuons avec diverses autres associations étrangères.
Malheureusement, plus la répression est forte, plus les organisations sont rares ou dans la clandestinité et il est donc difficile de pouvoir les approcher.

Notre expérience en ce domaine conforte le constat que les discriminations envers les gays et les discriminations envers les lesbiennes n’opèrent pas selon les mêmes processus. Dans la plupart des sociétés, le schéma, à des degrés différents, est le même.

Les garçons dès leur plus jeune âge, occupent l’espace extérieur et se conforment au modèle « viril » de la société hétéro-sexiste dans laquelle il vont s’identifier et se valoriser. Ceux qui rejetteront ce modèle seront, dans la plupart des cas, mis à l’écart mais c’est une autre histoire.
En revanche, les filles disposent de moins d’autonomie pour construire leur personnalité hors de la sphère familiale. Leurs tentatives de résistance au formatage social sont très tôt réprimées : séquestration, reprise en main, mariage forcé donc viols conjugaux, viol punitif pour une conformation radicale au modèle sexuel dominant.
Les êtres humains ne manquent pas hélas d’imagination quand il s’agit de répression !

On constate donc que les actions en justice aident à une réparation et reconnaissance d’une violence sociale. Réparation et reconnaissance à laquelle ont droit toutes les citoyennes et citoyens victimes d’injustice dans ce monde.
Demander réparation c’est donc aussi résister contre l’injustice, vouloir exister, debout, sans honte de ce que nous sommes.
C’est montrer notre détermination à vouloir être respectée. C’est interpeller la société sur un dysfonctionnement d’une vision des choses, mais aussi interpeller nos proches, nos familles qui parfois nous soutiennent mais parfois et encore trop souvent, nous rejettent.

La différence des autres, de l’Autre, nous apporte parfois l’opportunité d’un enrichissement et d’une ouverture sur d’autres possibles. Le comprendre nous permettra, peut être un jour, de vivre en bonne intelligence.

Catherine MORIN LE SECH et Marie Josèphe DEVILLERS – CDFD Lesbiennes féministes